Toulouse - Céline

En débarquant à Toulouse, je me trouvais devant la gare assez hésitant. Une canette au buffet et me voici quand même déambulant à travers les rues. C'est bon les villes inconnues ! C'est le moment et l'endroit où on peut supposer que les gens qu'on rencontre sont tous gentils. C'est le moment du rêve. On peut profiter que c'est le rêve pour aller perdre quelque temps au jardin public. Cependant, passé un certain âge, à moins de raisons de famille excellentes on a l'air comme Parapine de rechercher les petites filles au jardin public, faut se méfier. C'est préférable le pâtissier juste avant de passer la grille du jardin, le beau magasin du coin fignolé comme un décor de bobinard avec des petits oiseaux qui constellent les miroirs à larges biseaux. On s'y découvre bouffant les pralines à l'infini, par réflexion. Séjour pour séraphins. Les demoiselles du magasin babillent furtivement à propos de leurs affaires de cœur. […]

Le jardin public d'en face me parut convenable à une petite station de recueillement, le temps de me refaire l'esprit avant de partir à la recherche de mon ami Robinson.Dans les parcs provinciaux les bancs demeurent presque tout le temps vacants pendant les matinées de semaine, au bord des massifs bouffis de cannas et de marguerites. Près des rocailles, sur des eaux strictement captives, une barquette de zinc, cerclée de cendres légères, tenait au rivage par sa corde moisie. L'esquif naviguait le dimanche, c'était annoncé sur la pancarte et le prix du tour du lac aussi : ''deux francs."

Louis-Ferdinand Céline. Voyage au bout de la nuit. (Gallimard).

Chaumont - Marie-France Ehret

Ai-je vécu à Chaumont ?
Sans doute, puisque pendant plus de deux ans, je l’ai retrouvée, mois après mois, comme on retrouve ses rêves dans le sommeil, étrangement déserte souvent, même à l’heure de midi, comme absentée dans la beauté minérale de son centre ancien, entre gargouilles et basilique
Je l’ai retrouvée, semblable à elle-même, comme on retrouve sa chambre au réveil.
Où fut le rêve et où la réalité ?
Ne continuerai-je pas à la retrouver désormais, quand les visages de chair que j’y ai croisés seront devenus des images de rêve ?
Ce soir encore, le dernier, je marche dans la nuit printanière, entre douceur estivale et vent d’hiver. Je marche dans cette ville dont la beauté familière me semble soudain étrange, comme enchantée. En face des halles, une gargouille tend son cou, jaillie inattendue d’un crépi jaune, au gré des rues pavées, des vierges veillent au coin des murs, des arcades gothiques, des fenêtres de grenier abritent des obscurités silencieuses.
Quelle belle dort au milieu de cette beauté de pierres usées ?
On ne voit aucune lueur filtrer des volets clos, et pourtant, ici comme ailleurs, on regarde les mêmes shows, lives et autres lofts. Mais une douceur particulière, une épaisseur de temps ralentit l’absurde course et flotte comme une neige invisible de bonheur.
Le clocher de l’Hôtel de ville égrène les heures nocturnes.

Bonifacio - Charles Guérin

Une des villes les plus curieuses du bassin de la Méditerranée et peut-être de toute l'Europe, c'est sans contredit Bonifacio. […]

La côte est déchiquetée et l'imagination des pêcheurs a métamorphosé en monstres marins pétrifiés les récifs qui émergent des bas-fonds. Une longue file de rochers comme encapuchonnés d'un froc s'étend à trois ou quatre milles au large : ce sont les Moines, écueils féconds en naufrages où plus d'un navire a disparu. […]

L'entrée du port de Bonifacio est tortueuse et étroite, et le port lui-même n'est qu'un enfoncement naturel d'un mille de longueur entre des rochers calcaires et une plage sablonneuse. À peine débarqué, le voyageur, pour monter à la haute ville, a le choix entre la route nouvelle qui contourne le monticule sur lequel est assise la forteresse, ou le vieil escalier génois praticable même aux bêtes de somme, qui s'arrête au pont-levis. […]

Troyes - Charles Nodier

Autour et au pied des remparts règnent, sous le nom de Mail, des allées d'arbres qui procurent aux habitants de Troyes une double enceinte de promenades. Dans les fossés, attenants à celles du faubourg Saint-Jacques, sont d'autres allées plus basses, taillées en berceau et arrosées, non par ces eaux bourbeuses et fétides qui croupissent ordinairement au pied de nos murailles, mais par une onde, fraîche, limpide et courante. C'est une ramification de la Seine, qui donne à ces fossés l'apparence d'un vallon en miniature ; les talus verdoyants qui le bordent en représentent les coteaux.

Ces abords charmants, et la longueur des faubourgs, donnent au voyageur l'espérance d'entrer dans une élégante cité. Mais son attente est cruellement déçue ; des rues sales et étroites, des maisons de bois petites, noires et mal bâties, sont les seuls objets qui se présentent à ses regards.

Cette ville possède cependant quelques édifices remarquables ; des églises nombreuses, un bel Hôtel-Dieu, une maison de ville, dont la façade mérite de fixer l'attention des curieux. Mais ces monuments disparaissent dans la foule des maisons particulières, qui n'offrent ni régularité, ni formes agréables. La rareté des carrières, et la difficulté de faire venir les pierres de Châtillon, la Seine n'étant pas navigable dans cet intervalle, contraignent les habitants de n'employer que la charpente et la pierre de craie pour leurs constructions, ce qui leur donne un aspect noir et désagréable. Nous ne parlerons pas de la boucherie de cette ville, où, dit-on, les mouches n'entrent jamais; ce phénomène, si toutefois il existe ne devant être attribué ni aux miracles, ni aux prières de saint Loup, mais a l'obscurité du lieu et à la fraîcheur qu'y entretient un courant d'air bien ménagé.

Charles Nodier. La Seine et ses bords.