Château des Saules - Barbey d'Aurevilly

Parmi tous les châteaux qui se dressaient sur les côtes de la presqu'île du Cotentin, il n'y en avait certainement pas un qui donnât mieux l'impression de ces châteaux comme on en voit tant en Angleterre, émergeant tout à coup de quelque lac qui leur fait ceinture et qui baigne leurs pieds de pierre dans la glauque immobilité de ses eaux.

Situé dans la Manche, à peu de distance de Sainte-Mère-Église, cette bourgade qui n'a conservé du Moyen-Âge que son nom catholique et ses foires séculaires, entre La Fière et Picauville, il ne rappelait pas autrement le temps de la Féodalité disparue.

Si on l'avait jugé par ce qui restait des constructions de ce château, malheureusement en ruines aujourd'hui, il avait dû être bâti dans les commencements du dix-septiême siècle sur les bords de la Douve, qui coule par là en plein marais, et il aurait pu s'appeler « le château de Plein-Marais », tout aussi bien que le château d'en face, dont c'est le nom.

Plein-Marais et Les Saules, séparés par les vastes marécages que la Douve traverse, en se tordant comme une longue anguille bleue, pour aller languissamment se perdre sous les ponts de Saint-Lô dans la Vire, et trop éloignés l'un de l'autre sur la rivière qui passait entre eux, ne pouvaient s'apercevoir dans le lointain reculé de leurs horizons souvent brumeux, même les jours où le temps était le plus clair.

Vernon - Anatole France

C’est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la Normandie, dans l’ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de peupliers, coule à ses pieds ; des bois la couronnent. C’est une petite ville dont les toits d’ardoise bleuissent au soleil, dominés par une tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture de pierre, et voici qu’aujourd’hui, silencieuse et tranquille, elle se repose en paix de ses antiques travaux. C’est une petite ville de France ; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et ses avenues de tilleuls taillés en arceaux ; elle est pleine de souvenirs. Elle est vénérable et douce.

Anatole France. Pierre Nozière.

Nice - Max Jacob

Monaco c'est le jeu mais Nice est pire encore.
La colère du Christ viendra sur ce pays.
L'empire de Satan c'est l'empire de l'or.
Le fainéant vicieux par le ciel est haï
Eh ! quoi ! c'est donc en vain qu'on étale pour vous
La vigne et l'olivier sous le ciel le plus doux
L'homme est indifférent aux largesses divines
Alors que la montagne se prosterne et s'incline
Vers le flot musicien semblant rechercher Dieu
Dans le miroir mouvant qui reflète Ses Yeux. […]
Mais je recherche en vain les fameux champs de fleurs.
Je ne rencontre que des champs pleins d'artichauts
À Hyères, Cannes, Nice, et partout et ailleurs
En vain je cherche aussi une face d'honnête homme
Je ne vois qu'avarice, snobisme et adultère
Sur le coin, me dit-on, le plus beau de la terre.

Max Jacob. Les Pénitents en maillot rose.  (Gallimard)

Vallée de la Nièvre - Claude Tillier

En ce moment je suis là, accoudé sur la fenêtre de mon atelier, contemplant cette belle vallée de la Nièvre qui s’emplit d’ombre et ressemble, avec sa forêt de peupliers, à un champ garni de gigantesques épis verts ; le soleil se couche derrière moi ; ses derniers rayons allument, comme un brasier les ardoises du moulin ; ils illuminent la cime vacillante des peupliers et bordent de franges roses les petits nuages qui passent à l’horizon. Dans le lointain, les pâles fumées de Pont-Saint-Ours ondulent et s’en vont, emportées par le vent, comme une procession de blancs fantômes qui défile. La Nièvre, cette laborieuse naïade que les tanneurs forcent du matin au soir à laver leurs peaux, a fini sa journée ; elle se promène libre et tranquille entre ses roseaux et clapote doucement sous les racines des saules. À cette heure si belle et si douce, je sens à ma vieille lyre de poète une corde qui se réveille : j’aimerais à décrire ces riants tableaux, et peut-être du fond de cette encre immonde, amènerais-je quelque paillette d’or au bec de ma plume ; mais hélas ! quand je voudrais peindre et chanter, il faut que j’écrive, que je martèle des phrases agressives contre mes adversaires. Ce faisceau de flèches ébauchées qui est là sur ma table, il faut que je le garnisse de pointes. Quand mon âme s’emplit comme ce vallon de paix et de silence, il faut que j’y tienne la colère éveillée ; quand je voudrais pleurer peut-être, il faut que je rie.