Paris - Poterne du Louvre - Aloysius Bertrand

Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de Nesle, et maintenant elle n’était plus éloignée que d’une centaine de pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal ! avec un grésillement semblable à un rire moqueur.

« Qui est-ce là ? » cria le suisse de garde au guichet de la poterne du Louvre.

La petite lumière se hâtait d’approcher et ne se hâtait pas de répondre. Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d’une tunique à paillettes d’or et coiffée d’un bonnet à grelot d’argent, dont la main balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrés d’une lanterne.

« Qui est-ce là ? » répéta le suisse d’une voix tremblante, son arquebuse couchée en joue.

Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l’arquebusier distingua des traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe blanche de givre.

Ménez-Bré - Anatole Le Braz

Avec sa haute croupe solitaire, dressée à plusieurs kilomètres en avant de la chaîne d'Arrée, au-dessus de la plaine trégorroise, le Ménez-Bré produit l'effet d'une montagne, pour ainsi dire, en rupture de ban. Aucun lieu géologique apparent ne le rattache aux cimes de l'intérieur. Il a même l'air de leur tourner le dos, de s'en tenir éloigné à dessein, comme s'il était d'une autre espèce et qu'il se fût séparé d'elles, dès les vieux âges, poussé, qui sait ? par quelque secret instinct d'aventure, ou peut-être attiré par la mystérieuse fascination de la mer.

À cheval sur les deux paroisses de Louargat et de Pédernec, il domine des lieux immenses de pays, l'horizon, je pense, le plus étendu qui soit en Bretagne. La longue houle des monts cornouaillais, avec ses rebroussis de schistes, pareils à une écume pétrifiée, barre, derrière lui, les profondeurs du sud ; mais rien n'intercepte la vue du côté septentrion. L’œil plane sans obstacles sur les terres mouvementées du Trégor, du Penthièvre et du Goëlo. Zone heureuse entre toutes, justement saluée du nom de « Ceinture d'or ». Elle ondoie comme une écharpe de féerie, tissée des plus riches nuances.

Douarnenez - Henri Queffelec

Tout l'important de la ville est ici, dans cette motte de maisons collée au port, campement où, après une expédition contre les poissons de la mer profonde, les mâles se retirent près de leurs enfants et de leurs femmes.

La mer ! La mer ! Les bateaux, jamais las, attendent en permanence. Attachés au quai, ou ancrés sur le sable, ils épousent les lents mouvements du flot, muets et surs. Point de faubourg sur le front de mer ! Dans un contact immédiat et puissant le centre de la ville communique avec l'immensité du monde. Le reflux, qui met au sec les bateaux du quai, immobiles désormais et artificiellement droits sur leurs béquilles comme des bergers landais sur leurs échasses, ne constitue pas un abandon. La mer ne se retire pas au-delà des digues. Elle reste à surveiller le port.

Des détritus marins et de grasse humidité marine demeurent souillés et suintants les pierres et le sable. Et l'odeur qui monte et qui stagne, invaincue, invisible, essentielle, l'odeur fade et finement écœurante de la vase et du poisson pourri, comment y découvrir un blâme, une fissure dans les bonnes relations du port et de la mer ? C'est affaire aux narines humaines de s'y soumettre et de l'apprécier, un devoir qu'elles savent accomplir.

Henri Queffelec. Tempête sur Douarnenez. (Mercure de France).

Bordeaux - Allée de Tourny - Stendhal

Saint-Dominique, nommé aussi Notre-Dame, est à deux pas de la magnifique place appelée les Allées de Tourny.
Je ne connais pas de plus belle place en France. On a ôté les arbres depuis que la promenade voisine du Château-Trompette en offrait un aussi grand nombre. À chaque instant cette place communique au jardin par de belles rues qui n'ont pas cinquante toises de long. C'est ce qui lui donne une physionomie unique.

Les maisons du couchant, apparemment bâties du temps de M. de Tourny, n'ont qu'un beau premier surmonté quelquefois de petites mansardes. Les maisons du levant, bâties apparemment depuis la démolition du Château-Trompette, ont trois ou quatre étages et sont magnifiques et fort supérieures aux maisons que Paris élève tous les jours et où l'architecture est trop barbarement sacrifiée aux loyers.

Un petit portique fort ingénieux et fort bien entendu termine cette magnifique place au nord. Elle est terminée au midi par la façade du théâtre qui se présente en fuyant, ce qui dissimule un peu l'étrange lourdeur du bâtiment et la triste minceur des colonnes de la façade.

Stendhal. Journal de voyage de Bordeaux à Valence.