Paris - Poterne du Louvre - Aloysius Bertrand

Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de Nesle, et maintenant elle n’était plus éloignée que d’une centaine de pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal ! avec un grésillement semblable à un rire moqueur.

« Qui est-ce là ? » cria le suisse de garde au guichet de la poterne du Louvre.

La petite lumière se hâtait d’approcher et ne se hâtait pas de répondre. Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d’une tunique à paillettes d’or et coiffée d’un bonnet à grelot d’argent, dont la main balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrés d’une lanterne.

« Qui est-ce là ? » répéta le suisse d’une voix tremblante, son arquebuse couchée en joue.

Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l’arquebusier distingua des traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe blanche de givre.

Le Drac - Huysmans

Et subitement, les pics s’étaient écartés, une énorme éclaircie avait inondé le train de lueurs ; le paysage avait surgi, terrible, de toutes parts.

Le Drac ! s’était écrié l’abbé Gévresin, montrant, au fond du précipice, un serpent liquide qui rampait et se tordait, colossal, entre des rocs, ainsi qu’entre les crocs d’un gouffre.

Par instants en effet ce reptile se redressait, se jetait sur des quartiers de rochers qui le mordaient au passage, et, comme empoisonnées par ce coup de dents, les eaux changeaient ; elles perdaient leur couleur d’acier, blanchissaient, en moussant, se muaient en un bain de son ; puis le Drac accélérait sa fuite, se ruait dans l’ombre des gorges, s’attardait, au soleil, sur des lits de graviers et s’y vautrait ; il rassemblait encore ses rigoles dispersées ; reprenait sa course, s’écaillait de pellicules semblables à la crème irisée du plomb qui bout ; et plus loin il déroulait ses annneaux et disparaissait, en pelant, laissant après lui sur le sol un épiderme blanc et grénelé de cailloux, une peau de sable sec.

Penché à la portière du wagon, Durtal plongeait directement dans l’abîme ; sur cette ligne étroite, à une seule voie, le train longeait, d’un côté, les quartiers accumulés de pierre et, de l’autre, le vide. Seigneur ! si l’on déraillait ! Quelle capilotade ! se disait-il.

Foire de Neuilly - Jean Lorrain

Mais c'est Neuilly, Neuilly et l'ignominie de ses interminables arcades de verres de couleur, autant d'oeufs rouges et verts allumés dans l'ombre ; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce, défaille et s'évanouit.

Sous ces éclairages, de la foule et du bruit : manèges et ménageries grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C'est la hideur habituelle aux foules foraines aggravées ici de prétention et de snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose, elles aiment à battre des mains et à s'énerver, au milieu de l'élégance morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus de tel ou tel, toutes convaincues qu'elles soient du mensonge de la parade et du convenu de l'issue de chaque lutte. Les exercices d'Arpin ne sont que des prétextes à simagrées d'effroi ou d'enthousiasme, et sur la sciure de bois de l'arène, comme aux fauteuils à deux francs des premières, c'est partout du chiqué, du chiqué, pour parler l'argot des voyous et des forains, le chiqué, cette blague de l'émotion qui nous pourrit tous.

Jean Lorrain. Poussières de Paris.

Lacs d'Auvergne - Alexandre Vialatte

Un lac, la nuit, contient le monde. Il expatrie l’intelligence.

Il faut l’utiliser ; l’euphorie sportive qui en résulte double l’appétit poétique et fait rendre aux eaux le maximum. Cette humble collaboration humaine du sport est nécessaire.

Ne laissez pas la nature parler seule ; ses monologues ne valent pas ses dialogues ; la « voix humaine » doit trouver sa place dans les orgues. Or on ne peut pas dialoguer avec une aurore boréale, avec la foudre ou avec les montagnes de la lune ; leurs plains-chants se passent de répons.

Les lacs offrent cette chance immense d’être assez grands pour les soli, assez humains pour tolérer le dialogue. Profitons-en.

Ils ont aussi leurs puérilités, leurs facilités romanesques qui les mettent à la portée de l’enfance ; on peut laisser traîner un lac dans toutes les mains.

Le clapotement discret de la vague, la molle agitation de cette masse aquatique qui broie ses vagues comme des miroirs d’étain, ces roseaux, cette rive nue, cette cabane lointaine du garde, cette barque, ces bois, ces brumes, cet univers parfaitement plat, gardent encore l’ombre éclatante des Peaux-Rouges, des animaux peints, des plumages, qui glissaient sur eux autrefois, dans les livres de notre enfance. […]

Ces lacs sont là pour la pensée, pour le sport et la poésie. Que deviendrait le monde sans lacs ?...

Ébrouons-nous dans leurs eaux hygiéniques et laissons-nous travailler l’âme par leurs ferments.

Alexandre Vialatte. L’Auvergne absolue. (Julliard)