Belpech - Édouard Estaunié

Alors on quitta la grande route pour un chemin sans ombre qui grimpait entre des séries de tranchées sablonneuses. […] Tout autour les champs dévalaient avec une furie de pente, surchargés de graviers et de terre ocreuse. Aucun arbre, mais de loin en loin des espaces incultes, des genièvres hérissés d'aiguilles : dans les angles parfois, protégés par des barrières, des figuiers rabougris tendaient au vent leurs feuilles noires, et à mesure qu'on s'élevait, sous le ciel bleuâtre où flottaient des vapeurs transparentes, s'apercevait à l'infini une ondulation de collines rougeaudes, mouchetées de villages. Une immense végétation latente semblait dormir dessous : on eût dit la terre s'étalant dans une ivresse de soleil, gonflée pour recevoir plus de rayons. En même temps le vent commençait à souffler en bise, ce vent d'autan, dont au bas on n'avait essuyé que des rafales perdues; il passait faisant vibrer le sol avec un sifflement qui montait des gammes sourdes aux sonorités suraiguës. […]

Combourg - Flaubert

Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous leur toit pointu, les trous de leurs créneaux qui ressemblent aux sabords d’un navire ; et les meurtrières dans les tours ainsi que sur le corps du château, de petites fenêtres irrégulièrement percées, font des baies noires, inégales sur la couleur grise des pierres. Un large perron, d’une trentaine de marches, monte tout droit au premier étage, devenu le rez-de-chaussée des appartements de l’intérieur, depuis qu’on a comblé les douves. […]

Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d’en face jetait un reflet livide sur la muraille blanche. Tout à leurs pieds, le lac est répandu, étalé sur l’herbe parmi les joncs ; sous les fenêtres, les troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l’ancien parterre, recouvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu’à la grande route. […] Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis à cette heure, s’asseyait sur le bord de ces fenêtres, l’enfant qui fit René. Le commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu’il avait amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes sonnaient sur le pavé. Nous avons monté les escaliers tournants […]

Nous avons erré partout. […] Sur la cour intérieure, au second étage est une pièce basse […] C’était là sa chambre. Elle a vu sur l’ouest du côté du soleil couchant. […] Nous allions toujours ; quand nous passions près d’une brèche, d’une meurtrière ou d’une fenêtre, nous nous réchauffions à l’air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les chambres les parquets pourris s’effondrent, le jour descend par les cheminées le long de la plaque noircie, où les pluies ont fait de longues traînées vertes.

Flaubert. Par les champs et par les grèves.

Vallée de l'Asse - Giono

On n’imagine pas les découvertes qu’on peut faire. Ce pays est d’une malice inouïe. Il y a par exemple de petites vallées comme la vallée de l’Asse (c’est un affluent de la rive gauche de la Durance) et qui apporte les eaux drainées dans les hauts massifs des environs de Castellane. Large ouverte d’abord, elle porte dans ses bras d’admirables vergers d’amandiers. Il faut les voir au couchant. C’est l’image même d’un de ces désespoirs lyriques (et cependant sans emphase) comme il s’en trouve dans les âmes grecques aux prises avec le malheur. La terre est couleur de vieil or vert. Les amandiers n’ont un peu de frondaison qu’au printemps. Dès les chaleurs la feuille jaunit et s’enroule, l’arbre est presque aussi nu qu’en hiver, avec cette différence qu’il a l’air hérissé d’épines ; Dans le contre-jour du couchant qui exalte le sol, les arbres ne sont que des formes noires, tordues de vent. Le vent n’a pas besoin de souffler.

Même par des journées fort calmes, il est présent dans ces troncs qui ont été comme essorés par une poigne de fer et qui ne peuvent plus se détortiller. De même, Cassandre immobile au seuil d’Agamemnon, avant qu’elle se mette à crier ; ou Œdipe qui peine dans les chemins de Colone.

Jean Giono.  Provence– Arcardie ! Arcadie ! (Gallimard)

Paris - Montmartre - Nerval

J’ai longtemps habité Montmartre ; on y jouit d’un air très pur, de perspectives variées, et l’on y découvre des horizons magnifiques, soit « qu’ayant été vertueux, l’on aime à voir lever l’aurore », qui est très belle du côté de Paris, soit qu’avec des goûts moins simples, on préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetière, entre l’arc de l’Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise. — Les maisons nouvelles s’avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs de l’antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s’étaient réfugiés les monstres informes reconnus depuis par Cuvier. — Attaqué d’un côté par la rue de l’Empereur, de l’autre par le quartier de la mairie, qui sape les après montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bien bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. — Cependant, il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d’épaisses haies vertes, que l’épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourprées.