Paris - Pont Mirabeau - Apollinaire

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
                Et nos amours
         Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

        Vienne la nuit sonne l’heure
        Les jours s’en vont je demeure.

Les mains dans les mains restons face à face
               Tandis que sous
        Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse.

        Vienne la nuit sonne l’heure
        Les jours s’en vont je demeure.

Saumur - La maison Grandet - Balzac

Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vie inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres. La vie et le mouvement y sont si tranquilles, qu'un étranger les croirait inhabitées s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique dépasse l'appui de la croisée au bruit d'un pas inconnu.

Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville et que dominent les remparts. Des habitations trois fois séculaires y sont encore solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande cette partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des artistes. […]

Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques, ni des magasins ; les amis du moyen âge y retrouveraient l'ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité. […]

Paris - École Militaire - Antoine Blondin

Là, où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. Les chemins qui conduisent de l'École militaire aux Invalides semblent s'ouvrir sur des funérailles nationales. Un trottoir à l'ombre, l'autre au soleil, ils vont entre leurs platanes pétrifiés, devant deux rangées de façades contenues, sans une boutique, sans un cri. Mais une anxiété frémissante peuple l'air : c'est l'appréhension du son des cloches. Le ciel vole bas sur mon quartier prématurément vieilli. Et je n'ai que trente ans et le sang jeune.

Ma maison s'élève au carrefour de deux silences. L'absence de sergent de ville ajoute à la distinction du lieu. Donc, cette ancienne bâtisse neuve achève là de noircir avec élégance et modestie. Quelques moulures en forme de corne d'abondance et une manière de clocheton pointu sont les seuls ornements consentis à sa frivolité. Pour le reste, on dirait un thermomètre, elle est haute et étroite, toute en fenêtres pour prendre le jour. Elle ne le renvoie pas. Je me demande ce qu'elle en fait. C'est d'ailleurs un des principes qui gouvernent la vie de la maison – ce peu de vie que nous avons en commun – de ne jamais rien renvoyer : ni le jour, ni l'ascenseur, ni les bonnes.

Antoine Blondin. Les Enfants du Bon Dieu. (La Tabler Ronde).

Bayeux - Théophile Gautier

L'aspect de la ville, même dans ce moment d'animation insolite, avait quelque chose de tranquille, de reposé, d'ecclésiastique, tranchons le mot.

L'ombre de la cathédrale s'étend sur les maisons ; les rues sont propres, silencieuses, presque désertes, et sous le sable répandu pour la fête, pointe l'herbe, encadrement des pavés.

Peu de boutiques, de longs murs de jardins, une promenade solitaire qui suffirait à une grande ville. Des prêtres vont et viennent comme à Rome, et sur une enseigne nous lisons : Manuel, coupeur de soutanes.  L’Église a là un grand centre.

Dans notre époque d'anhélatîon industrielle, c'est une chose rare que de voir une ville paisiblement groupée autour de sa cathédrale, sans cheminées d'usine mêlées aux clochetons et s'étirant les bras dans ce doux ennui provincial qui n'est pas sans charme, et laisse du moins de longues heures à la rêverie.

Théophile Gautier. Quand on voyage.